Tchad : l’agriculture peine à attirer les jeunes face à l’essor des petits métiers.

Au Tchad, de nombreux jeunes se tournent vers le petit commerce, l’artisanat et les métiers informels, à la recherche de revenus plus rapides et réguliers. Face aux difficultés de production, au manque de financement et aux conflits agro-pastoraux, l’agriculture perd progressivement de son attrait auprès d’une partie de la jeunesse. Une situation qui accentue l’exode rural et pose la question de l’avenir du secteur agricole.

Dans les villes comme dans les centres ruraux, de nombreux jeunes s’orientent vers des activités qui leur permettent de gagner leur vie au quotidien. Petit commerce, cordonnerie, transport ou encore artisanat constituent autant de moyens de répondre aux besoins immédiats. À l’inverse, l’agriculture, pourtant essentielle à l’économie tchadienne et aux moyens de subsistance de nombreuses familles, semble perdre de son attrait auprès d’une partie de la jeunesse.

Cette désaffection s’explique notamment par les nombreuses contraintes auxquelles sont confrontés les jeunes producteurs. L’accès à la terre, aux semences de qualité, aux équipements agricoles, à l’eau et aux financements demeure un défi pour ceux qui souhaitent se lancer dans ce secteur. À ces difficultés s’ajoutent les aléas climatiques, notamment les pluies irrégulières, les inondations et les périodes de sécheresse, qui fragilisent les récoltes et rendent les revenus incertains.

À ces contraintes s’ajoute la question de la rentabilité. Contrairement à certaines activités commerciales qui permettent de percevoir des revenus quotidiens, l’agriculture exige souvent plusieurs mois de travail avant de générer les premières recettes. Pour les jeunes confrontés à des besoins financiers immédiats, cette attente constitue un frein supplémentaire à leur engagement dans la production agricole.

« J’ai quitté le village pour venir faire du petit commerce en ville parce que l’agriculture ne me permettait pas de gagner régulièrement de l’argent. Mais je pense aujourd’hui qu’il serait possible de faire les deux : cultiver pendant la saison agricole et développer une petite activité commerciale pendant les autres périodes », témoigne Mbaïadjim Innocent, jeune cordonnier. Son expérience illustre la recherche d’un équilibre entre les activités agricoles et les sources complémentaires de revenus.

Dans les provinces méridionales du pays, les conflits récurrents entre éleveurs et agriculteurs viennent davantage fragiliser les activités rurales. La destruction des champs par les troupeaux, les différends autour de l’accès aux terres et aux points d’eau, ainsi que les affrontements parfois meurtriers compromettent les récoltes et les moyens de subsistance des familles. Après plusieurs mois de travail, la perte d’un champ de sésame, de mil ou de coton peut ainsi anéantir les revenus attendus et plonger les producteurs dans une situation de précarité.

Au-delà des pertes économiques, ces tensions alimentent un sentiment d’insécurité dans certaines localités. Les violences et les risques de représailles poussent parfois des familles à quitter leurs villages. Pour de nombreux jeunes, le départ vers N’Djaména ou d’autres centres urbains apparaît alors comme une possibilité d’échapper à l’insécurité et de rechercher de nouvelles sources de revenus. Ainsi, les conflits agro-pastoraux ne fragilisent pas seulement la production agricole ; ils contribuent également à l’exode rural et à l’arrivée de jeunes en quête d’emploi dans les villes, où les possibilités restent souvent limitées.

Au-delà des difficultés économiques et sécuritaires, l’image de l’agriculture influence également les choix professionnels de certains jeunes. Le travail dans les champs est parfois perçu comme pénible, peu mécanisé et insuffisamment rémunérateur. Cette représentation contribue à détourner une partie de la jeunesse d’un secteur qui offre pourtant des possibilités au-delà de la simple production agricole.

De la transformation des produits à leur commercialisation, en passant par le stockage, le transport, l’élevage et la production d’intrants, la chaîne de valeur agricole présente plusieurs débouchés. Le maraîchage, notamment, peut également constituer une activité génératrice de revenus, à condition de disposer des ressources nécessaires et d’un accès aux marchés.

Une autre approche pourrait justement consister à ne plus opposer agriculture et petits métiers. La diversification des sources de revenus permettrait aux jeunes de maintenir une activité agricole tout en développant une autre occupation selon les saisons. Un producteur peut, par exemple, cultiver du mil, du maïs ou des légumes pendant la saison agricole, puis se consacrer au petit commerce, à l’élevage de volailles ou à la transformation alimentaire durant les périodes creuses. Cette complémentarité peut contribuer à réduire la dépendance à une seule source de revenus.

L’accès au marché constitue également un enjeu majeur. Produire ne suffit pas toujours ; il faut pouvoir conserver, transporter et vendre dans de bonnes conditions. Les difficultés d’accès aux marchés, les pertes après récolte et l’insuffisance des infrastructures de stockage peuvent réduire les bénéfices et décourager les initiatives. Des investissements dans les routes rurales, les infrastructures de conservation, l’irrigation et les circuits de commercialisation peuvent rapprocher les producteurs des consommateurs et améliorer la rentabilité des activités agricoles.

Parallèlement, la prévention des conflits entre éleveurs et agriculteurs demeure essentielle pour préserver les moyens de subsistance des communautés rurales. Le dialogue entre les acteurs, la gestion concertée des espaces agricoles et pastoraux et la mise en place de mécanismes de règlement des différends peuvent contribuer à limiter les tensions et à sécuriser les activités de production.

Le choix des jeunes entre agriculture, petit commerce et autres métiers révèle ainsi une réalité du marché du travail tchadien. Ils recherchent avant tout des activités capables de leur procurer des revenus réguliers, une certaine sécurité et des perspectives d’avenir. L’enjeu n’est donc pas simplement de demander aux jeunes de retourner aux champs, mais de leur permettre de construire un modèle dans lequel l’agriculture et les activités complémentaires peuvent fonctionner ensemble.

Au Tchad, rendre l’agriculture plus attractive passe autant par l’amélioration des conditions de production que par la sécurisation des espaces ruraux et la diversification des revenus. Cultiver, transformer, vendre et entreprendre peuvent devenir les différentes étapes d’une même stratégie économique. À condition de lever les obstacles qui freinent leur engagement, les jeunes pourraient ainsi trouver dans l’agriculture une véritable opportunité d’emploi et de développement, plutôt qu’une activité qu’ils sont contraints d’abandonner pour chercher leur avenir ailleurs.

Par YEDANG Viviane

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