
Figure majeure de la musique tchadienne, Ingamadji Mujos Nemo demeure l’un des artistes qui ont le plus contribué à faire rayonner la culture musicale du Tchad sur la scène africaine et internationale. Auteur-compositeur, chanteur, guitariste et promoteur du rythme Dala, il a construit, au fil de plusieurs décennies, une œuvre engagée puisant dans les réalités sociales du pays, tout en valorisant les sonorités du sud tchadien.
Né à Moundou, dans le sud du Tchad, Ingamadji Nemo passe une partie de son enfance dans cette ville avant de poursuivre sa scolarité à Sarh puis à N’Djamena. Son parcours scolaire et professionnel est particulièrement riche. D’abord enseignant, il se forme ensuite en topographie avant de poursuivre ses études en France où il obtient également des diplômes en génie civil puis en soins infirmiers.
Le surnom « Mujos » lui est attribué dès l’école primaire alors qu’il interprète régulièrement des chansons dans la cour de récréation, pour le qualifier d’un grand musicien congolais, et ce nom est progressivement devenu son identité artistique. Au fil des années, son talent et sa maîtrise musicale lui valent une reconnaissance qui dépasse largement les frontières tchadiennes.
Son histoire avec la musique commence véritablement à Sarh, adolescent, il assiste régulièrement aux répétitions et concerts du célèbre orchestre Logone-Band. En 1976, alors qu’il est pensionnaire au Lycée Technique Industriel de Sarh, il découvre la guitare et commence à s’y intéresser sérieusement. Deux ans plus tard, il écrit ses premiers textes, influencé par des figures africaines telles que Francis Bebey, André-Marie Tala, GG Vickey, Daouda Sentimental ou encore le chanteur tchadien Mougalbaye.
L’année 1980 marque un tournant décisif, sa rencontre avec Issa Bongo, chanteur originaire de Sarh, aboutit à la création du duo « Les Rossignols ». Cette expérience lui permet d’affirmer son identité musicale et de se faire remarquer dans les milieux culturels. Il participe parallèlement aux activités du Théâtre Vivant Baba Moustapha, dont il devient l’un des membres fondateurs et directeur artistique avant son départ pour la France en 1986.
Installé en France, Ingamadji Mujos poursuit sa formation tout en développant sa carrière musicale, c’est durant cette période qu’il consolide le rythme Dala, une expression musicale inspirée des traditions du sud du Tchad et qu’il contribue largement à populariser. Cette démarche artistique lui vaudra plus tard le surnom de « Pape du Dala », tant son nom reste associé à ce courant musical devenu une référence dans le paysage culturel tchadien.
En 1995, il lance sa maison de production « Inga Productions » et sort son premier grand projet musical, « Virginie », porté notamment par le titre « Binon », composé en hommage à sa fille. Deux ans plus tard paraît « Offensive Dala », œuvre qui contribue fortement à l’expansion du mouvement Dala au Tchad et au-delà. En 2000, il enchaîne avec « Intar Afrika », un album panafricain appelant les peuples africains à prendre leur destin en main.
Artiste engagé, Mujos construit son répertoire autour de thèmes sociaux et humanistes. Ses chansons abordent les conséquences des conflits armés, la pauvreté, la jeunesse, la démocratie, la solidarité africaine et la lutte contre le VIH/Sida. Parmi ses œuvres marquantes figurent également « Enfant de la rue » et « Apocalypsida », consacrées respectivement à la condition des enfants marginalisés et à la sensibilisation contre le Sida.
Au-delà de sa propre carrière, Ingamadji Mujos a joué un rôle important dans la promotion de nombreux talents tchadiens et africains. Son parcours croise celui d’artistes tels que Caïn Madoka, Sec Bidens, Leny Bidens, Keyba Natar et plusieurs autres figures de la diaspora culturelle africaine. Son influence se retrouve aujourd’hui chez de nombreux artistes de la nouvelle génération qui continuent d’explorer le Dala et les musiques traditionnelles modernisées.
Près d’un demi-siècle après ses premiers accords de guitare, Ingamadji Mujos reste l’un des symboles de la musique tchadienne moderne. Entre tradition et modernité, engagement et création, il a contribué à inscrire durablement le Tchad sur la carte musicale africaine tout en faisant du Dala un véritable patrimoine culturel, mais oublié.


Par ASRA Steve.