Cinéma : au Tchad, les petits cinémas tournent le dos aux productions nationales.

Alors que les films tchadiens multiplient les distinctions et les sélections dans les festivals nationaux et internationaux, ils peinent encore à trouver leur place dans les petits cinémas du pays. Entre manque d’intérêt du public et contraintes économiques des exploitants, les productions nationales restent largement absentes des écrans de proximité.

Le cinéma tchadien continue de faire parler de lui au-delà des frontières. Ces dernières années, plusieurs productions ont contribué au rayonnement du pays sur la scène cinématographique africaine et internationale. Des films comme Amchilini (Choisis-moi) d’Allamine Kader, Diya, le prix du sang d’Achille Ronaïmou, Soumsoum, la nuit des astres de Mahamat-Saleh Haroun, ou encore Moussa et Christian, réalisé en 2000 par Noudjékbaye Ngardidono, témoignent de la richesse et de la diversité du cinéma tchadien.

Pourtant, ce succès est loin de se refléter dans les habitudes des spectateurs à l’intérieur du pays.

Après leur sortie officielle, la plupart des films tchadiens sont projetés dans quelques grandes salles ou dans les espaces culturels de N’Djamena, souvent devant un public composé d’amoureux du cinéma, de professionnels ou d’invités. Par la suite, certaines chaînes de télévision diffusent occasionnellement ces œuvres. Mais une fois cette étape passée, ces films disparaissent presque totalement du circuit de diffusion.

À l’inverse, les petits cinémas de quartier, présents dans presque tous les arrondissements de N’Djamena, dans plusieurs villes de province et même dans certains villages, continuent d’attirer chaque soir des dizaines de jeunes. Pour seulement 100 ou 200 francs CFA, ces salles de proximité diffusent essentiellement des films américains, chinois, français, indiens, coréens ou encore des films d’action et de science-fiction. Les productions tchadiennes y sont quasiment inexistantes.

Pour Mamadou Tihar, propriétaire de trois petits cinémas à Kabalaye, Ambassana et Sabangali, cette absence s’explique avant tout par le manque d’intérêt du public.

« J’ai essayé deux ou trois fois de projeter des films tchadiens, mais les gens ne veulent pas les regarder. Moi, je fais un commerce et je dois gagner ma vie. Je ne peux pas diffuser un film qui ne fait pas venir les clients. Avec les jeunes d’aujourd’hui, s’ils n’aiment pas le film, ils peuvent même réclamer leur argent ou casser le matériel. Ils préfèrent les films d’action, les films américains, chinois ou indiens. À Ridina, il existe un cinéma qui diffuse des films tchadiens et cela fonctionne, mais ici ce n’est pas le cas. »

Le constat est partagé par une partie du public. Gonogaya Abdelkerim, habitué de ces salles de quartier, reconnaît ne pas être attiré par les productions nationales.

« Passer mon temps au cinéma pour regarder un film tchadien, jamais. Les comédiens comme Hassaniele ou Alhadj Thaoua, on les regarde parfois à la maison pour se distraire, mais au cinéma, on veut des films américains, des films de guerre, des films indiens, chinois ou ceux de Jackie Chan. C’est ce qui nous plaît. »

Ces témoignages mettent en évidence un paradoxe. Alors que les réalisateurs tchadiens gagnent progressivement en reconnaissance sur les scènes internationales, leurs œuvres peinent encore à séduire une partie du public local. Cette réalité prive de nombreux Tchadiens de la découverte de films qui racontent pourtant leurs propres histoires, leurs cultures et leurs réalités.

Au-delà de la question des goûts du public, plusieurs acteurs du secteur estiment que le cinéma tchadien souffre également d’un manque de diffusion et de promotion. Les petits cinémas, qui constituent aujourd’hui les principaux espaces populaires de projection, pourraient jouer un rôle important dans la valorisation des productions nationales s’ils parvenaient à trouver un équilibre entre rentabilité économique et promotion culturelle.

Le cinéma tchadien poursuit son ascension sur la scène internationale, mais son ancrage auprès du public national reste un défi. Tant que les productions locales continueront d’être absentes des petits cinémas, une grande partie de la population ne pourra ni les découvrir ni se les approprier. Valoriser le cinéma tchadien passe aussi par sa présence dans les salles de proximité, là où se construit le regard du public de demain.

Par M.KOUNDE KOI-ASSAL

Photo M.KOUNDE KOI-ASSAL

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