
À N’Djamena, les déchets sont généralement associés à l’insalubrité, aux caniveaux bouchés et aux dépôts sauvages. Pourtant, derrière cette réalité se cache un potentiel économique encore largement inexploité. Plastiques, déchets agricoles et matières organiques peuvent être transformés en produits utiles, créant ainsi des emplois, des revenus et de nouvelles activités pour les jeunes entrepreneurs.
Chaque jour, la capitale produit une quantité importante de déchets dont une grande partie échappe encore à une collecte et à une valorisation structurée. Le problème est visible dans les rues, mais l’enjeu dépasse largement la question de la propreté. Le déchet peut aussi être une matière première.
C’est précisément sur cette idée que repose l’économie circulaire, encore émergente au Tchad. Le plastique peut être transformé en pavés ou en briques, les déchets organiques en compost ou en biogaz et les résidus agricoles en charbon écologique. Ces différentes possibilités montrent qu’une partie de ce qui est aujourd’hui jeté pourrait réintégrer le circuit économique.
Quand l’ordure devient une activité
L’intérêt économique se trouve autant dans la transformation que dans toute la chaîne qui la précède. Collecter, transporter, trier, stocker et transformer les déchets nécessite une main-d’œuvre et peut faire naître de petites entreprises spécialisées.
L’expérience de Karö Entreprise, fondée par le chimiste tchadien Ghislain Bindah Dingaotabet, en est une illustration. L’entreprise travaille notamment sur la valorisation des déchets plastiques, agricoles et ménagers et développe des solutions comme les pavés, les briques, le compost, le biogaz et le charbon écologique. Elle compte aujourd’hui des employés permanents et travaille également avec des collecteurs informels.
Pour son fondateur, le recyclage n’est pas simplement une activité commerciale, mais une réponse à deux problèmes qui se rejoignent : l’insalubrité et le manque d’opportunités économiques. « Le recyclage est une vocation », explique-t-il, estimant que les déchets doivent être considérés comme une ressource plutôt que comme un simple problème.
Cette expérience montre surtout que le marché existe déjà, même s’il demeure fragile. Karö collecte plusieurs tonnes de plastique et a déjà transformé des déchets en matériaux de construction. L’entreprise ambitionne désormais de passer à une capacité industrielle beaucoup plus importante.
Un marché qui reste à structurer
Le potentiel est donc réel, mais le passage de quelques initiatives à une véritable industrie nécessite encore des investissements. Le principal obstacle reste l’organisation de la collecte. Lorsque les déchets sont mélangés et dispersés, leur récupération devient plus coûteuse et leur transformation plus difficile.
À cela s’ajoutent le prix des équipements, les difficultés d’accès au financement, le manque d’infrastructures adaptées et la nécessité de créer un véritable marché pour les produits recyclés.
C’est pourquoi l’économie circulaire ne peut pas reposer uniquement sur quelques entrepreneurs motivés. Elle nécessite une politique publique capable d’organiser la chaîne, d’encourager le tri, de faciliter l’investissement et de donner une place aux produits issus du recyclage.
Le sujet commence d’ailleurs à être pris en compte à l’échelle nationale. La feuille de route tchadienne pour l’économie circulaire identifie les déchets, les plastiques, la construction, l’agroalimentaire, l’eau et l’énergie parmi les secteurs stratégiques, avec l’ambition de développer des emplois verts et de réduire les déchets non valorisés.
Une opportunité pour la jeunesse
L’enjeu est particulièrement important pour les jeunes. Dans un pays où l’accès à l’emploi reste difficile, la gestion des déchets peut ouvrir des espaces pour l’entrepreneuriat, notamment dans la collecte, le recyclage, la fabrication de matériaux et la production d’énergie à partir de résidus agricoles.
L’expérience de Karö montre déjà cette possibilité. L’entreprise a formé plusieurs centaines de personnes aux métiers liés au recyclage et développe des emplois directs et indirects autour de ses activités.
Il ne s’agit donc pas de présenter le recyclage comme une solution miracle au chômage. Mais cette filière peut devenir l’un des nouveaux marchés de l’économie tchadienne si elle bénéficie d’un environnement favorable.
Changer le regard sur les déchets
Le véritable changement doit finalement être culturel et économique. Tant que le déchet sera considéré uniquement comme quelque chose qu’il faut faire disparaître, son potentiel restera limité. En revanche, lorsqu’il est trié, récupéré et transformé, il acquiert une valeur.
C’est tout le paradoxe de N’Djamena. Ce qui dégrade aujourd’hui certains quartiers pourrait demain alimenter une chaîne de production, créer des emplois et générer des revenus.
La question des déchets n’est donc plus seulement celle de l’assainissement de N’Djamena. Elle est aussi celle d’un marché à construire. La transformation des déchets peut contribuer à rendre la capitale plus propre tout en faisant émerger des entreprises, des emplois verts et de nouvelles sources de revenus. Mais pour que cette opportunité devienne une véritable filière économique, il faudra passer des initiatives isolées à une organisation durable, soutenue par l’investissement privé et l’action publique. Au Tchad, l’un des défis de demain pourrait ainsi être de transformer ce que l’on jette aujourd’hui en ce qui créera la richesse de demain.
Par WIWA Sidonie