
Dans le département de la Nya-Pendé, plus de 50 Espaces Amis des Enfants (EAE), construits depuis 2004 avec l’appui de plusieurs partenaires humanitaires, sont aujourd’hui à l’arrêt. Faute de financement pour leur fonctionnement, ces structures destinées à préparer les enfants à l’école et à assurer leur protection se transforment peu à peu en bâtiments abandonnés. Pour les acteurs de l’éducation, le risque est grand de voir apparaître une génération d’enfants privés de préscolarisation et davantage exposés aux risques sociaux.
Dans le cadre de la promotion de l’éducation de la petite enfance, plus de 50 maternelles ont été construites et accompagnées par les humanitaires dans le département de la Nya-Pendé. Financés notamment par l’Union européenne, le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) et l’UNICEF, ces centres ont été implantés dans les camps de réfugiés centrafricains et dans plusieurs villages hôtes.
Les premières constructions remontent à 2004, avec l’arrivée massive des réfugiés centrafricains. D’autres centres ont ensuite été construits ou rénovés jusqu’en 2018. Selon les informations recueillies auprès des humanitaires basés à Goré, la construction d’un EAE nécessite environ 15 millions de francs CFA, auxquels s’ajoutent près de 3 millions de francs CFA pour son fonctionnement annuel. Plus de 3 milliards de francs CFA aurait ainsi été investis entre 2004 et 2023.
Mais avec le retrait progressif des financements humanitaires, ces structures sont aujourd’hui à l’arrêt.
Le préscolaire du pauvre en danger
Pour l’Inspecteur de l’Enseignement primaire de Goré-Ouest, M. Djimadoum Rangar, les conséquences commencent déjà à se faire sentir dans les écoles.
« Un EAE, c’est le pré-scolaire du pauvre. Pendant très longtemps, il a joué ce rôle. Maintenant, il n’y a plus rien. On reçoit au CP1 des enfants de 9 ans qui n’ont jamais été préparés. Aussi, les enseignants se retrouvent avec des élèves de 4 à 5 ans qui devraient être à la maternelle. Quand la direction refuse ces enfants, ça crée un conflit entre l’école et les parents. Et si on les accepte, ça pèse sur le système éducatif. Ceux qui restent à la maison sont exposés aux risques de protection et d’exploitation. L’État n’a pas les moyens. Les partenaires sont partis. On est en train de fabriquer une génération perdue », alerte-t-il.
Pour Djessandjim Félix, diplômé en sciences de l’éducation et surveillant général du Lycée Général N°2 de Goré, le problème remonte à la conception même des projets. Selon lui, les partenaires ont souvent financé la construction sans suffisamment anticiper l’après-projet.
« On budgétise la construction mais jamais le fonctionnement sur cinq ans. On n’a jamais transféré la compétence à la communauté. C’est ainsi que 20 ans après, on se retrouve avec 50 coquilles vides dans la Nya-Pendé qui servent de lieu de culte, de prison du chef de village, de magasin, voire de logement », déplore-t-il.
Des communautés dépassées
Dans plusieurs villages, les communautés reconnaissent leur incapacité à supporter seules les charges liées au fonctionnement des EAE. À Betolo, dans le canton Békan, le chef de village, M. Betinan Samuel, explique que ces structures nécessitent des moyens importants.
« Un Espace Ami des Enfants n’est pas une école ordinaire. Il faut les jouets, le goûter, les frais des animateurs. C’est trop fort pour nous. Son fonctionnement nécessite des moyens assez importants. Il faut mobiliser des fonds auprès des parents. Mais ces derniers se montrent incapables. C’est ainsi que nous avons transformé ces bâtiments en centre de santé communautaire », explique-t-il.
Dans le camp de réfugiés de Dosseye, une mère s’interroge également sur la capacité des familles à contribuer financièrement. « Nous ne pourrons pas donner 10 000 FCFA par enfant. Et s’il y a trois ou quatre enfants, que ferons-nous ? », demande-t-elle.
« Nos enfants méritent mieux que des bâtiments fantômes »
Le Chef de canton de Goré, Sa Majesté Allahrassem Betoubam Médard, estime que cette situation ne peut plus durer.
« Depuis 2005, on nous amène des projets. Africare, SOS Enfant, ADES, IHDL… Ils construisent les EAE, ils forment les animateurs et, après un an, plus rien. On ne voit plus la suite du projet. Ça fait 20 ans que ça dure. Nous attendons toujours. Nos enfants méritent mieux que des bâtiments fantômes », affirme-t-il.
Pour le Préfet de la Nya-Pendé, le colonel Rokoula Rodolphe, l’urgence est désormais collective.
« Aujourd’hui, dans la Nya-Pendé, le danger est réel. Sans EAE, ce sont des milliers d’enfants qui grandissent sans préparation, sans protection et sans espoir. L’État, les ONG et les communautés n’ont plus le droit de se renvoyer la faute. Si rien n’est fait, dans 10 ans nous récolterons une génération déscolarisée, traumatisée et exposée à tous les dangers », plaide-t-il.
Après près de vingt ans d’investissements, l’arrêt des Espaces Amis des Enfants pose la question de la durabilité des projets humanitaires dans la Nya-Pendé. Construire des infrastructures sans garantir leur fonctionnement revient à laisser derrière soi des bâtiments sans avenir. L’État, les partenaires et les communautés doivent désormais unir leurs efforts pour sauver ces centres. Car derrière ces EAE, ce ne sont pas seulement des bâtiments qu’il faut préserver, mais des milliers d’enfants dont l’avenir ne peut être laissé à l’abandon.
